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Abdellah Taî « Au Maroc on vit dans une sophistication de l’hypocrisie »

Abdellah Taî « Au Maroc on vit dans une sophistication de l’hypocrisie »

15 juin, 2015

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Rencontre avec un écrivain /cinéaste, unique dans le paysage cinématographique marocain, qui nous livre ses émotions, parle de ses défis et de ses rêves .

 

BM magazine : Le film étant très autobiographique, n’aviez-vous pas peur de ne pas réussir à intéresser le public ?

– Il n’est pas très autobiographique: il vient de ma vie, d’événements que j’ai vécus. Le héros s’appelle Abdellah. Il est homosexuel. Comme moi. Le but n’est pas d’imposer ma vie aux autres, de démontrer à quel point ma vie est intéressante, riche, fascinante. Pas du tout. C’est même l’inverse. Je pars de ce que je connais, d’une vision personnelle, assumée comme telle et à partir de laquelle je dis un monde, celui que je connais très bien, celui des pauvres de Salé où j’ai vécu 25 ans. Que j’écrive des livres, des articles ou des films, la source d’inspiration sera toujours la même: mon « je » libre et contradictoire, mon « je » nu et un peu fou, mon « je » en lien avec les autres et surtout pas en dehors d’eux. Le film « L’Armée du salut » est l’adaptation de mon roman éponyme (Ed. du Seuil, 2006). Il dit des images qui viennent de moi et qui, j’en suis convaincu, parleront à tous les Marocains, pauvres comme riches. Vont-ils les aimer? Ca, c’est une autre question.

BM magazine : Comment avez-vous travaillé l’écriture cinématographique de votre film ?

– Le cinéma est mon plus grand rêve. Depuis l’âge de 13 ans, je rêve de devenir réalisateur. Continuer ce chemin commencé, dans les années 80, avec et grâce aux magnifiques films égyptiens que je regardais avec ma famille à la télévision marocaine. Je ne me lassais jamais de ces films: je pensais tout le temps à eux. Je mettais en eux ma propre réalité, mes désirs, mes manques, la vie telle qu’elle se passait chez nous (dure, spirituelle, contradictoire, bordélique). Le cinéma est né comme ça en moi. En partant de la vie, sans théories, sans intellectualisme. En écrivant le scénario de mon premier film, j’ai essayé de rester fidèle non pas au livre que j’adaptais mais à ce rêve premier des images, à la pureté et l’innocence de ce désir.

 

BM magazine : Pourquoi cette radiographie de la société marocaine ?

– Au Maroc, on ne vit pas dans l’hypocrisie sociale. Non. On vit dans quelque chose de pire que cela: une sophistication de l’hypocrisie. Et pour être capable de suivre ce rythme infernal, j’ai toujours pensé qu’il fallait être un Hercule. On perd tellement d’énergie à satisfaire un conformisme qui bloque et étouffe tout. Mon film met un jeune héros, homosexuel, au milieu de la vie marocaine quotidienne. Il le suit dans ses tentatives de faire face à l’opacité de la vie marocaine: tout se fait, se voit, rien ne se vit profondément, rien n’est assumé. Pour survivre, le héros, comme les autres personnages, n’a pas d’autres choix que d’être malin, faire le malin. Faire du mal lui aussi. Le film ne donne pas à voir un homosexuel soumis, cliché, il lui offre une possibilité de résister malgré tout. De manière obscure, inexplicable, il est très attaché au Maroc, à sa famille, à son grand frère. Il n’arrivera jamais à se débarrassera des structures psychologiques terribles qu’on lui a mis dans le sang au Maroc.

BM magazine : La situation des homosexuels  au Maroc s’améliore-t-elle d’une quelconque façon, d’après vous ?

– La presse marocaine, durant les 10 dernières années, a fait beaucoup pour changer le regard sur les homosexuels. Certaines associations civiles ont demandé que l’homosexualité ne soit plus considérée comme un crime . J’ai fait moi-même mon coming out. Mes livres se vendent au Maroc. Il existe maintenant une excellente revue marocaine gay en arabe, disponible chaque mois sur Internet: « Aswat ». Le jeune Samir Bargach a fait lui aussi son coming out et a parlé d’une manière très juste à la presse. Dernièrement, le jeune écrivain Hicham Tahir a ontenu, pour « Jaabouq », le Prix du roman gay. Comme vous le voyez, les lignes bougent sur cette questions. Mais le pouvoir marocain reste silencieux. Jusqu’à quand?

 

– L’islamisation de la société marocaine vous fait-elle peur ?

– Non. Je ne pense que l’islamisation ait réellement atteint son but au Maroc. En tout cas, il ne faut surtout pas revenir à la peur. Hassan II est mort en 1999. Et le Printemps Arabe a commencé. Fin 2010.

 

BM magazine : Quelles difficultés ou, au contraire, quelles aides avez-vous rencontrées au cours du tournage ?

– Certains ont demandé qu’on nous enlève l’autorisation de tournage, obtenue du Centre National du cinéma marocain. D’autres, parce que le héros a 15 ans, ont fait l’amalgame avec la pédophilie alors que le film ne traite absolument pas ce sujet. Un mois avant le début de tournage, un professeur de The University of Miami a été empêché par des étudiants islamistes de donner, à l’Université d’El-Jadida, une conférence sur mes livres. Or, le tournage du film a justement eu lieu à El-Jadida. Bref, en dehors de la folie d’un plateau de tournage (qu’il faut gérer), il a fallu devenir un véritable Hercule pour ne pas céder à la peur, ne pas paniquer, ne pas laisser mon projet de film me filer entre les doigts.

 

BM magazine : Est-ce que le financement du film a été facile ou au contraire délicat ?

– Le film est financé par la France et la Suisse. Le héros homosexuel qui, comme je l’ai dit, a 15 ans a fait peur à certains. Cela a été très difficile d’obtenir l’argent pour monter ce film. Mais j’ai eu la chance d’être soutenu par quatre formidables producteurs et une des plus grandes chef opératrices au monde: Agnès Godard. C’est elle qui signe l’image de « L’Armée du Salut ».

BM magazine : Combien a coûté votre  film?

– Un peu plus de 800 000 euros. C’est-à-dire: pas grand chose. Je vous rappelle que ce film a été tourné dans deux pays: le Maroc et la Suisse.

BM magazine : Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ?

– D’abord, je les ai bien choisis. J’ai passé beaucoup, beaucoup, de temps avec eux avant le tournage. La plupart n’étaient des professionnels. Il a fallu les amener aux films, aux scènes, d’une manière naturelle. Obtenir leur confiance. Ne jamais mentir sur le sujet des films, sur l’enjeu du film. Le merveilleux et grand acteur Amine Ennaji, qui joue le rôle du Grand frère, Slimane, a été aussi d’un grand soutien pour moi. Je n’oublierai jamais son engagement fort dans ce film. Je n’oublierai jamais mon émotion grande, et à chaque fois renouvelée, devant ces acteurs qui me suivaient, « m’obéissaient », et n’étaient à aucun moment gêné par le sujet du film. Tout ce que racontaient les scènes, ils le savaient déjà…

BM magazine : Y a–t-il une scène qui a été particulièrement difficile à tourner, ou qui se démarque des autres ?

– Tout, absolument tout, est difficile au cinéma. Le tournage est un enfer où se produisent  des miracles.

BM magazine : Que voulez-vous que le public retienne de ce film ?

– D’abord qu’il le voit comme un film, une oeuvre, avec un point de vue fort, une vision juste. Dure peut-être mais juste. J’espère que même ceux qui refuseront le héros homosexuel trouveront que la réalité marocaine, complexe et terrible, est bien représentée dans ce film. J’ai veillé personnellement à ce que tous les détails, que vous verrez dans le film, soient vrais.

BM magazine : Quand pourra–t–on voir le film au Maroc ?

– On va déposer, dans les jours qui viennent une demande de sortie. Le film sort en France en Février 2014.

BM magazine : Que pensez-vous aujourd’hui de la situation du cinéma au Maroc ?

– Il s’est beaucoup libéré. Il faut qu’il continue d’avancer, de se démocratiser. J’ai donné une fois une conférence à  la merveilleuse école de cinéma de Marrakech, l’ESAV, dirigée par Vincent Mellili, et j’y ai vu beaucoup de jeunes talents. Très inspirants et très inspirés. Et j’ai une admiration  énorme pour les films de Faouzi Bensaïdi et ceux de Leïla Kilani.

– Et la littérature ?

Malheureusement, qu’elle soit écrite en arabe ou en français, elle continue d’être assez élitiste. On n’encourage toujours pas les Marocains à lire. Pourquoi? L’ignorance ne fait que maintenir les peuples dans la soumission.

BM magazine : Vous n’avez pas peur que la caméra vous vole votre plume ?

-Non. Non. Non. Tout vient des images. J’écris des images. C’est ce qui compte.

BM magazine : Avez-vous des projets en préparation ?

– Après avoir présenté le film au festival de Venise et au Toronto Internationl Film Festival, je vais à le présenter dans festivals: Reykjavik, Namur, Sau Paulo, Istanbul, etc. Et je prépare un livre de photos, sur la révolution arabe en Egypte, avec le photographe Denis Dailleux.

Bio express :

Né en 1973 à Rabat, Abdellah Taïa a étudié la littérature française à l’Université de Rabat et à la Sorbonne (Paris). Il est l’auteur, aux Editions du Seuil, de « L’Armée du Salut » (2006), « Une mélancolie arabe » (2008), « Lettres à un jeune marocain » (2009), « Le Jour du Roi » (Prix de Flore 2010) et « Infidèles » (2012). Ses livres sont traduits dans plusieurs langues. Il vient de réaliser son premier long métrage, « L’Armée du Salut » (d’après le roman éponyme). Le film a été sélectionné au Festival de Venise 2013 et au Toronto International Film Festival 2013.

Paru dans  BM magazine n°38  – Par Amine SAAD


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