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Bouchera Azzouz: «Le Maroc c’est autant mon pays que la France »

Bouchera Azzouz: «Le Maroc c’est autant mon pays que la France »

2 septembre, 2015

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Cinéaste et réalisatrice, Bouchera Azzouz est avant tout une militante, ex vice-présidente de Ni Putes Ni Soumise,  une des fondatrices du Parti de la Gauche Moderne et Républicaine. Originaire du Maroc, elle parle, dans cet entretien accordé à bled.ma, de l’immigration, de son parcours en politique et de cette richesse qu’est la double culture.

Bled.ma : Vous avez voulu filmer les femmes de la cité, les mères… C’est plus qu’un hommage, un acte de militantisme…

Bouchera Azzouz: Comme je le dis au début du film, on entend souvent parlé de la banlieue mais jamais de « nos mères, nos daronnes ». Elles ne sont pas des « militantes féministes » au sens où on l’entend, pourtant quand on les écoute nous raconter leur parcours de femme, on se rend compte qu’elles ont mené leur vie comme on mène une bataille. Leurs histoires sont l’histoire commune de l’émancipation des femmes des quartiers populaires, et du « féminisme populaire », ce féminisme du quotidien, de l’urgence, de la débrouille, du système « D ».

Il était important, pour moi, de leur donner la parole, et urgent de restituer une part de notre histoire commune qui aurait pu passer sous silence.

C’est donc, en effet un acte militant, que d’avoir écrit et porté ce film, comme une étape importante de mes engagements féministes. Mais c’est aussi pour ces femmes, et ma mère en particulier, qui ont participé à ce film, le désir brûlant de témoigner mais aussi de transmettre aux plus jeunes les clefs du combat pour l’égalité et la liberté qui reste encore à mener.

Ce film est un hommage à toutes ces femmes des quartiers populaires, à commencer par les femmes de la cité où j’ai grandi, à Bobigny, dans le 93, et à ma mère en particulier, Rahma. C’est d’elle que je puise ma force, et à partir de l’observation de sa condition de femme en lutte que j’ai forgé petit à petit ma conscience féministe.

Où avez-vous diffusé ce film? Parce qu’en fin de compte, faire un film sur l’immigration, c’est très difficile..

Ce film est co-produit par France Télévision, il a donc été diffusé sur une grande chaine nationale, France 2, qui accompagne et soutient les documentaires. Sans cette volonté du service public il aurait été impossible de faire ce film dans des conditions idéales, car il a fallut du temps, du travail et beaucoup de patience pour arriver au terme de cette aventure.

Ce film n’est pas un film sur l’immigration, mais sur les femmes des quartiers populaires. Il se trouve qu’elles sont pour la plupart issues de l’immigration, mais le sujet du film n’est pas l’immigration, mais l’émancipation des femmes.

Vous avez personnellement été membre du mouvement Ni Putes ni Soumises. C’est une belle expérience?

J’ai été élue secrétaire générale du mouvement en juin 2007, et j’ai mené cette fonction jusqu’en Décembre 2009. J’avais l’ambition de resserrer le combat sur l’émergence d’un axe solide et fort, pour porter ce féminisme « populaire » qui nous est propre à nous les femmes des classes populaires. Mais, mes divergences de fond avec la présidente de l’époque ont eu raison de mon engagement dans le mouvement. Pour autant, cela fut pour moi, une belle expérience, très enrichissante et de laquelle j’ai appris, tant de mes erreurs que de mes réussites. Il y avait indéniablement une crise importante au sein du mouvement puisqu’à peine un an après mon départ l’association a implosé, faute d’avoir su définir un cap et mobiliser.

Ce qui fait force ce sont les valeurs qu’ont défend et les idées qu’on porte, j’ai poursuivi mon engagement avec la même détermination, j’ai juste changé de navire, mais je poursuis ma route, inlassablement, avec les mêmes objectifs, et respectant le même cap.

 Vous êtes actuellement à la Gauche Moderne et Républicaine. Vous avez un travail particulier à faire auprès des communautés immigrées ou pas spécialement?

Je suis co-fondatrice de la Gauche Moderne et Républicaine (GMR), un parti de centre gauche, dont Michel Suchod, un diplomate, ex-vice-président de l’assemblée nationale, et député de Dordogne, est président.

Mais dès la création de ce parti, notre ambition était de créer un vaste pôle de centre gauche. Nous avons rencontré pas mal de politiques, travaillé et réfléchit beaucoup, pour ouvrir des pistes, mais on se heurte souvent à des questions d’ego en politique. Et bien souvent les intérêts personnels prévalent, hélas, sur l’intérêt général.

La GMR et le parti de Jean-Luc Benhamias ont fusionné, et moi j’ai préféré rejoindre un autre parti avec qui nous avions collaboré pour créer « le Rassemblement Citoyen » avec Corinne Lepage. Je n’ai rien contre Benhamias, mais je trouvais plus cohérent pour moi de mener mes réflexions politiques avec une femme, et de surcroit, Corinne Lepage avec qui j’ai co-écrit un livre très politique « les Femmes au Secours de le République » parut aux éditions Max Milo. Je suis convaincue que l’avenir et les changements de paradigme nécessaires pour atteindre l’égalité réelle, la justice sociale, et prendre à bras le corps les enjeux écologiques et économiques de demain, ne peuvent être menés que par des femmes ou en tout cas une approche féministe.

Pour moi la question reste sociale et je me sens porter par cette volonté de défendre la justice sociale, le droit légitime de chacun à s’émanciper c’est à dire à prendre en main son destin. L’immigration n’est pour moi ni un sujet ni un problème, elle se traite dans une approche plus globale qu’est la question de la relégation sociale, l’accès aux droits, et la lutte contre toutes les formes de discrimination. Économie et immigration sont liées, il y a donc des règles à définir, pour gérer les flux. Mais ce qui m’exaspère c’est cette facilité voire cette paresse qu’on a d’aborder la question de la banlieue, par le seul prisme de l’immigration ou du religieux, en éludant la question des discriminations, des inégalités sociales, du chômage de masse, de la paupérisation, de l’échec scolaire et de la ghettoïsation. Si on veut réellement lutter contre le repli communautaire, contre la montée des extrémismes religieux, il faut avoir le courage d’affronter tous nos problèmes.

 Gardez-vous des liens avec le Maroc? Ou est-ce plutôt le pays de vos parents?

 Le Maroc c’est autant mon pays que la France. J’ai cette chance d’avoir deux lieux originels sur lesquels je me suis construite. Je viens de là, c’est un fait. J’y ai des souvenirs d’enfance, de la famille, les réminiscences d’un passé, d’une histoire qui habite mon inconscient. J’y retourne une fois par an, l’été, avec le flot de tous ces immigrés, ces banlieusards qui viennent sentir l’odeur de la terre de ses ancêtres. Mon père et ma fille sont enterrés ici, à Berkane, j’y ai ma nostalgie et ma mélancolie.

J’aime ma campagne, celle de Madagh et de Dar Dar sur les hauteurs de la Moulouya. C’est ici que mon histoire commence, et elle s’est poursuivie, par la force de la providence, à Bobigny, cité de l’Amitié, cet autre lieu originel, où j’ai mes amis d’enfance, mes rêves, mes promesses. Je ne suis rien sans l’un, je ne suis rien sans l’autre.

Entretien réalisé par Amale DAOUD


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