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Driss El Yazami, Président du CNDH « Aucune société immunisée entièrement et définitivement contre la xénophobie et l’intolérance »

Driss El Yazami, Président du CNDH « Aucune société immunisée entièrement et définitivement contre la xénophobie et l’intolérance »

21 janvier, 2018

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Dans cet entretien accordé à BM magazine à l’occasion de l’université d’hiver organiser par le ministère de l’immigration sous le thème « le vivre ensemble » Driss El Yazami explique qu’il y a une accélération de la diversification des sociétés et l’émergence, un peu partout, de mouvements d’affirmation identitaire. Pour le président du CNDH le nouveau défi pour les États est d’élaborer une gestion pacifique et démocratique qui assure l’égalité de traitement et un socle commun de valeurs du pluralisme croissant.

 

 BM Magazine : Le vivre ensemble est aujourd’hui une nécessité pour un état pacifique. Pourtant, jamais les affrontements entre communautés différentes n’ont été aussi grands. Est ce parce que les états n’arrivent pas à gérer ces différences au sein de leurs territoires ?

Driss El Yazami, Président du CNDH : Si l’on considère l’histoire des sociétés humaines sur la longue durée, on ne peut pas dire que les affrontements entre communautés n’ont jamais été aussi grands. Bien au contraire. La nouveauté est que nous savons plus et plus rapidement ce qui se passe sur notre planète, de plus en plus « petite », et que les sociétés, toutes les sociétés, se diversifient de plus en plus, en raison notamment des mobilités humaines, plus faciles et en croissance. Le défi nouveau pour les États est d’élaborer une gestion pacifique et démocratique (qui assure l’égalité de traitement et un socle commun de valeurs) du pluralisme croissant.

 

Dans tous les discours, la volonté d’accepter l’Autre est présente, pourtant dans les faits, les choses sont bien plus compliquées.

 

Elles le sont surtout si nous sommes dans un contexte de contraintes socio-économiques et donc de concurrence pour des biens matériels et symboliques (c’est ce que nous appelons depuis de nombreuses années la crise), s’il y a une instrumentation politicienne lors de chaque échéance électorale (ce que nous voyons depuis des décennies en Europe) et si l’État faillit à son devoir principal : traiter sans discrimination ses citoyens. Et surtout me semble-t-il s’il ne réussit pas en même temps à défendre ce socle commun de valeurs et à adopter une empathie bienveillante -qui ne tombe pas dans le relativisme- à l’égard de la diversité. Cette attitude médiane, à la fois ferme sur des valeurs démocratiques centrales et compréhensive des particularismes, est plus difficile à tenir qu’on ne le croit, comme le montrent les errements du débat sur la laïcité au nord, mais aussi au sud de la Méditerranée.

 

Vous avez longuement parlé de la Constitution marocaine. Les textes de loi sont bel et bien là pour défendre le vivre ensemble. On constate malheureusement que la majorité de ces textes ne sont pas respectés. Est ce une question de temps uniquement ?

 

Au Maroc comme ailleurs, une constitution ne suffit pas, aussi avancée soit-elle. Il faut d’abord des lois pour traduire les principes constitutionnels énoncés ; et pour les mettre en œuvre, on a besoin en second lieu d’acteurs politiques, d’institutions (comme le CNDH) et de militants associatifs, ainsi que d’une opinion publique un minimum éclairée, notamment par des médias à la fois informés et vigilants. Il faut du temps donc, mais pas seulement. Le plus complexe peut être est de forger une culture démocratique commune, qui rassemble une majorité sur des valeurs partagées, sans nier ni effacer pour autant la diversité des opinions. C’est dans cette voie que la société marocaine s’est singularisée, en montrant à plusieurs moments ces dernières décennies sa capacité de gérer pacifiquement et d’assumer sa diversité. Nous avons ainsi eu à accepter d’abord notre pluralisme politique et cette acceptation s’est faite par paliers (notamment l’alternance politique avec la nomination de Ssi Youssoufi comme Premier ministre par feu Hassan II, le travail de l’Instance équité et réconciliation, etc.). Il a en été de même avec le pluralisme linguistique et culturel : Discours d’Ajdir, création de l’Institut Royal de culture Amazigh, lancement de l’enseignement de la langue, et enfin la reconnaissance de l’amazigh comme langue officielle en 2011. Et le chemin à parcourir n’est pas encore achevé lorsqu’on songe par exemple aux lois sur la langue amazigh ou sur le Conseil national des langues et de la culture qu’i faut encore adopter puis mettre en place. C’est d’ailleurs lors du début de mise en œuvre que les difficultés émergeront. Pour résumer, c’est bien sûr une question de temps, mais peut être encore plus de capacité des divers acteurs, publics et privés, à trouver ensemble, y compris dans la confrontation, les voies des compromis et de l’inventivité.

 

Nous constatons un retour en arrière dans pratiquement toutes les sociétés de la tolérance et donc de l’acceptation de l’Autre lorsque ses convictions ne sont pas les siennes. Quelles sont à votre sens les actions prioritaires pour améliorer les choses ? La sensibilisation ? L’introduction de nouveaux programmes scolaires ?

 

Je ne sais pas s’il y a un retour en arrière, mais il est évident qu’il y a une accélération de la diversification des sociétés et l’émergence, un peu partout, de mouvements d’affirmation identitaire, avec ici et là et en fonction de nombreuses variables, des moments de tension. Comme toujours, il revient d’abord à l’Etat d’assumer ses responsabilités en garantissant l’égalité de traitement des diverses composantes de la société en énonçant les droits dont elles jouissent en théorie et en assurant l’effectivité (la mise en œuvre) de ces droits. Un des révélateurs de la diversification de la société marocaine par exemple est l’immigration. Un premier pas avait été franchi par la constitution de 2011, qui a affirmé dans son préambule le principe de non discrimination et établi l’égalité des droits entre nationaux et étrangers, y compris en matière de droits civiques, en prévoyant la participation des étrangers aux élections locales. Le pas stratégique a été franchi lorsque Sa Majesté le Roi a lancé en septembre 2013 la nouvelle politique migratoire, qui se développe encore. Mais comme certains évènements récents nous le rappellent (Ouled Ziane), nous sommes tous appelés à travailler encore plus et termes d’intégration socio-économique (logement et emploi notamment) et en direction de la société. C’est à ce niveau que se situent les autres niveaux d’action prioritaire (sensibilisation aux nouvelles réalités migratoires, éducation aux valeurs des droits de l’Homme, etc.)

Si on vous demande si les Marocains constituent un peuple tolérant en 2017, qu’est ce que vous répondriez ?

 Ils le sont incontestablement, mais il n’y a aucune société immunisée entièrement et définitivement contre la xénophobie et l’intolérance. Nous avons encore de la chance car aucune force politique ne s’est essayée à ce jour d’instrumentaliser la question migratoire. Mais les débats sur la langue révèlent déjà que les crispations et les anathèmes ne sont pas définitivement impossibles.

 Propos recueillis par Amal DAOUD

 


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