Le coup d’envoi du Festival Cultures du Maghreb, qui se déroule à Caen à l’initiative de l’association Trait d’Union en partenariat avec d’autres acteurs culturels notamment, a été donné le 25 mars dernier. Jusqu’au 17 avril, des artistes, qu’ils soient écrivains, peintres, conteurs ou poètes, des deux rives de la Méditerranée se rencontrent autour du thème de l’héritage et de la mémoire vive. L’exposition Génériques sera un des moments forts du festival qui fête aussi ses dix ans. Cette 10e édition a d'ailleurs été soutenue par le Conseil de la Communauté Marocaine à l'Etranger.Younes Ajarrai, le directeur du festival, revient pour bled.ma sur la naissance du festival mais aussi sur les choix de cette édition.
Bled.ma : Le Festival fête ses dix ans aujourd'hui. Je vous renvoie dix années en arrière et souhaiterais savoir comment a germé l'idée d'un festival de ce genre?
Younes Ajarrai, directeur du Festival : Depuis sa création, la quête du festival est de construire des ponts, des traits d’union entre les rives, entre les cultures, entre les peuples … Passer d’une rive à l’autre, d'une langue, d'une culture, d'un mode de vie, d'un rêve à l'autre … Promouvoir la pluralité des voix, de toutes les voix, de tous les dialogues … Inventer des infinités de possibles, des infinités de vivre ensemble possibles …
Etre des passeurs et, par le pari de la culture, tomber les frontières, abolir le contrôle, bousculer les tabous … Changer volontairement d’identité, transgresser l’assignation à résidence identitaire.
Refuser, par le biais de la création intellectuelle et esthétique, le repli identitaire, l’intolérance, les intégrismes de tous bords … Faire le pari de la "diversalité", d’un monde commun d’où émergent tous les possibles insoupçonnés.
Donner à voir et à entendre, mais aussi, surtout, donner à penser, produire du sens par une programmation pluridisciplinaire qui favorise les rencontres avec des professionnels et des créateurs de cinéma, de théâtre, de littérature, des arts plastiques … avec des musiciens, des danseurs, des poètes, des conteurs et des intellectuels … autour d’un thème … Comme une promesse …
Conquérir le public, les publics de la ville, de la périphérie, de la région et au-delà, en offrant une programmation exigeante et pour tous. Rendre les "temples de la culture" accessibles à ceux qui s’en sentent éloignés. Aider à faire franchir les frontières réelles et de l’esprit par le parti-pris de l’art, de la culture, des productions intellectuelles, dans l’échange et le dialogue ouvert.
Tel est le projet, l’ambition, le pari, qui constitue aussi un combat pour un projet de société interculturel, riche des apports de l’Autre et de la construction des identités en mouvement.
Né à l’initiative de l’association Trait d’union, le festival "Cultures du Maghreb" est une biennale qui fête sa 10ème édition-anniversaire cette année.
Ce festival s’est imposé dans le paysage comme le rendez-vous incontournable des expressions et des mémoires des Sud en Normandie.Tous les deux ans, il propose durant trois à quatre semaines à des publics de plus en plus nombreux et divers près d’une trentaine d’événements artistiques éclectiques, explorant aussi bien la richesse des patrimoines et des mémoires liés aux immigrations successives que la créativité des artistes qui en sont issus. Il offre également des espaces de rencontres et de réflexion autour de thématiques nécessitant des approches complexes et pluridisciplinaires.
Ce festival est organisé grâce à l’engagement actif d’une association et d’un réseau diversifié de partenaires locaux, nationaux et internationaux, et s’appuie sur un large tissu associatif et d’institutions universitaires, éducatives et culturelles de l’agglomération caennaise.
Bled.ma : L'exposition Génériques est un des moments forts du festival. C'est aussi pour cela que vous avez choisi comme thème central celui de l'héritage et de la mémoire?
Y.A : L’histoire des Maghrébins en France, vieille de plus d’un siècle, fut longtemps et est souvent encore perçue essentiellement dans le registre du besoin : de travail, de main-d’œuvre, d’intégration, d’accompagnement social, etc. Ce registre a concouru à construire une image en creux ou en négatif des Maghrébins et des générations qui en sont issues.
Le travail sur les mémoires, l’histoire et les archives de l’immigration réalisé par GENERIQUES au niveau national et l’exposition GENERATIONS : un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France, réalisée en 2010, les biennales dédiées par TRAIT D’UNION à ces thématiques depuis 1992, ainsi que d’autres initiatives, sont venues non seulement combler le manque quant à la contribution culturelle de la présence maghrébine au visage de la France contemporaine, mais dotent également cette présence d’outils pédagogiques importants pour reconquérir une image non stigmatisée d’elle-même.
TRAIT D’UNION, en partenariat avec d’autres acteurs culturels, universitaires et associatifs de l’agglomération caennaise, souhaite créer un événement dans l’agglomération de Caen dont l’objectif s’inscrit dans cette même lignée : contribuer à la transformation des représentations sur les Maghrébins et Franco-Maghrébins dans l’agglomération. Contrairement à l’imaginaire négatif, alimenté aujourd’hui encore par certains discours, les enfants et petits enfants de l’immigration maghrébine aspirent aujourd’hui à une autre mémoire, une autre histoire et une autre image d’eux-mêmes et de leurs parents, qui s’inscrit légitimement dans l’histoire de leur pays : la France.
L’ambition de cette édition-anniversaire du festival est de mettre l’accent sur les apports culturels, passés et actuels, des Maghrébins. Autour de plusieurs événements, nous souhaitons rendre hommage aux anciens créateurs dans les différents domaines (social, culturel, etc.) et mettre en dialogue générations différentes et groupes sociaux différents dans un esprit interculturel.
Bled.ma : La culture est universelle... dit-on. Le Festival est plutôt "maghrébo-maghrébin". C'est un choix délibéré?
Y. A : La culture est certes universelle, mais la diversalité, pour paraphraser Edouard Glissant, construit l'universel. Donner la voix aux sans-voix que représentent des catégories de populations ou des cultures minoritaires est un acte majeur dans la construction du vivre ensemble, du vivre avec. Et c'est toute la problématique de l'interculturalité qui est ainsi soulevée.
Dans notre conception, le Maghreb de ce festival ne se limite pas à une aire géographique ou culturelle. C'est un concept de métissages, de brassages et de passages tel qu'il fut à travers l'histoire, et qu'il n'est plus malheureusement aujourd'hui. Si vous consultez notre programmation depuis 1993, vous vous rendrez compte que cette conception a été largement présente. Cette dixième édition peut paraître en effet maghrébo-maghrébine comme vous dites, mais c'est la thématique "Héritages ... Mémoires vives ..." qui l'impose.
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