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Le quotidien des Grecs dans un pays sans cash

Le quotidien des Grecs dans un pays sans cash

8 juillet, 2015

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La tourmente bancaire a, dans la vie quotidienne des Grecs, des conséquences inattendues. Vasso et Kostas se marient samedi 11 juillet dans un petit village perdu dans les montagnes du Pélion. Un coin de Grèce qui se méfie autant des chèques que des terminaux de carte bancaire et où la moindre transaction ne se conçoit qu’avec des espèces sonnantes et trébuchantes. Le financement du mariage avec ses deux temps forts – une cérémonie religieuse et une fête à la taverne du village – est donc devenu un sujet de tracas.

« C’est à moi, en tant que témoin, qu’il appartient de verser de l’argent au prêtre, explique Fenia, une jeune femme d’Athènes. 200 euros, ce n’est pas excessif. Mais quand on ne peut retirer que 60 euros par jour à la banque, cela se planifie ! » Comme elle aide de surcroît ses deux parents qui ont perdu leur entreprise dans la crise et sont au chômage, elle retire donc 60 euros un jour pour son propre compte, 60 euros le lendemain pour ses parents. « Collecter les 200 euros pour le prêtre risque de prendre du temps ! Il me sera impossible de participer aussi aux frais du repas. »

Débrouillardise et solidarité

Le restaurateur a été très clair : pas question de faire crédit pour une noce de 200 personnes. Le marié s’est donc résolu à faire, par Internet, un virement de 60 euros à chacun des invités, lesquels devront en retour retirer 60 euros à un distributeur et les lui remettre samedi pour payer la taverne. Débrouillardise et solidarité : voilà comment de nombreux Grecs répondent à la fermeture de leurs banques et au contrôle des capitaux qui s’est abattu sur eux le 29 juin. En soit, vivre avec 60 euros par jour ne pose aucun problème : cela représente 1 800 euros par mois alors qu’ils sont nombreux à ne toucher que 800 euros de salaire. Mais dans un pays où l’argent liquide règne en maître, la mobilisation soudaine d’une grosse somme pour payer son loyer ou une opération médicale est un casse-tête. Certes, le gouvernement a tenté d’alléger la pression en accordant un délai pour acquitter des factures d’eau et d’électricité, ainsi que toute dette à l’égard de l’administration (impôts, cotisations sociales, timbres fiscaux, frais de justice, amendes…). Il a également proclamé que chaque commerçant devait accepter le paiement par carte. Mais c’est très loin d’être le cas. Nombreux sont les restaurateurs ou prestataires de services qui préviennent d’emblée qu’ils n’acceptent que du liquide, tous les Grecs sont à la recherche de cash et l’attente devant un distributeur de billets fait désormais partie des rituels quotidiens.
L’idéal, pour un salarié, est donc d’être payé en espèces. La chaîne de supermarchés Sklavenitis en a pris l’initiative pour rémunérer l’ensemble de son personnel dès le 30 juin. De petits commerçants et artisans ont fait de même. Comme la pharmacienne Maria Sakopoulou, qui, disposant d’argent liquide versé par ses clients, a pu payer sans problème ses neuf employés. « Cela leur évite de perdre des heures aux distributeurs. » Les autres prennent leur mal en patience, différant tous les achats conséquents ou non nécessaires (vêtements, ameublement, voitures) pour se concentrer sur les urgences quotidiennes (nourriture, médicaments, essence). Quitte à faire des provisions par crainte d’une pénurie qui n’existe pas encore mais que la difficulté de certains détaillants à régler leurs fournisseurs et l’interdiction de transactions avec l’étranger pourrait rapidement provoquer. Quand on fait le plein d’essence, on remplit en plus un jerrican. Quand on va au supermarché, on triple ses achats de nourriture non périssable : riz, pâtes, lait pasteurisé… On court chez son médecin pour avoir une ordonnance et à la pharmacie on achète en double des médicaments – les diabétiques, notamment, sont inquiets de manquer d’insuline. « La semaine dernière, c’était la folie, la pharmacie ne désemplissait pas, raconte Maria Sakopoulou. Il n’y a pourtant pas de raison de s’inquiéter des stocks à court terme. Sauf pour quelques médicaments uniquement fabriqués à l’étranger. » Evidemment, ces nouveaux comportements ont eu un impact immédiat sur l’économie. La Confédération nationale du commerce hellénique, qui représente 650 000 petites entreprises et 2,5 millions de salariés, publie mercredi 8 juillet un rapport pointant une baisse de 70 % de la consommation entre le 27 juin et le 7 juillet et une perte, pour l’économie grecque, de 1,2 milliard d’euros. « C’est dramatique, déplore Vasilis Korkidis, le président de la Confédération. Avant le contrôle bancaire, beaucoup de petites entreprises étaient déjà fragilisées par la crise. Cinquante-neuf d’entre elles fermaient la porte chaque jour et 613 emplois étaient supprimés. La décision gouvernementale est le coup de pied qui va les pousser du haut de la falaise. »

Or et diamants

Il y a l’étranglement dû à l’arrêt total des achats dans certains secteurs (les magasins de vêtements, à Athènes, sont quasiment vides). Et celui dû à l’intransigeance de fournisseurs et partenaires à l’étranger qui stoppent toute livraison faute de paiement immédiat. Or, la Grèce importe 52 % de ses produits d’alimentation, une grande partie de médicaments et la majorité des nourritures animales, ce qui peut avoir un effet à court terme sur la production d’œufs, de fromage, de viande, etc. Enfin, les exportateurs grecs sont également pénalisés, incapables de payer transport et stockage de leurs produits à l’étranger, et leurs banques ne pouvant fournir les garanties exigées par leurs partenaires. « Nous voici coupés du monde sur le plan bancaire », résume Vasilis Korkidis. Les entrepreneurs ont donc demandé instamment au gouvernement de lever l’interdiction de transactions à l’étranger, au moins pour des produits prioritaires, et avec un plafond de 12 500 euros. « Il faut un accord avec les créanciers européens au plus vite, insiste M. Korkidis. Ce sont les entrepreneurs les plus vertueux, qui ont gardé leurs capitaux en Grèce, qui sont les plus pénalisés. Ce n’est pas juste ! » Reste l’angoisse des particuliers à l’idée d’une possible saisie de l’Etat sur leurs avoirs bancaires (comme à Chypre, en 2013) ou d’une brusque conversion de leurs euros en drachmes. Certains s’empressent de payer toutes leurs dettes, pour n’être pas pris à la gorge en cas de chute soudaine de ressources. D’autres s’empressent de vider eux-mêmes leurs comptes en… consommant du luxe. Les joailliers du centre d’Athènes ont tous noté le phénomène. Or, valeur refuge ; diamants, valeur éternelle. Ainsi ce couple de Grecs qui, mardi, dans une bijouterie de la rue Panepistimiou, achetait une bague précieuse. Pas pour madame, mais pour leur fille. Pour le jour, peut-être très lointain avouaient-ils, où elle se marierait.

Le Monde.fr


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