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Malacca, Singapour et Kuala Lumpur

Malacca, Singapour et Kuala Lumpur

4 juillet, 2015

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Je voulais aller, depuis longtemps, sur les traces de Conrad, dans ces lieux qu’il a sillonnés et où ses héros ont vécu quelques unes de leurs trépidantes aventures. Je suis allé à Maurice, aux Comores, dans le canal du Mozambique… Je voulais maintenant me rendre à Malacca, en Malaisie, après Bangkok. Je pensais à ce Lord Jim, le héros du roman éponyme, qui a marqué mes jeunes années et qui m’a donné l’envie d’écrire. J’ai appris avec ce livre, et avec ce héros, qu’un roman, ce n’est pas seulement une entreprise esthétique gratuite, ou un moment d’évasion, mais bel et bien une recherche de vérité. Jim est un homme parmi d’autres hommes. C’est l’humanité réunie en un seul homme. Il traverse le monde avec le poids d’un crime qui a déréglé sa belle mécanique et qui l’empêche de vivre, d’être justement un homme parmi d’autres hommes ! Il ne lui reste plus qu’à fuir ses démons. Le poids de la faute est si lourd ! Il ne peut vivre que dans la fuite permanente de son regard et de ses souvenirs. Il cherche un répit, mais peut-on trouver un répit lorsque l’adversaire que vous cherchez à fuir, c’est vous ?
Conrad est d’une complexité inouïe. Celui qu’on a d’abord considéré comme un auteur de romans d’aventures est un labyrinthe. Un continent avec des sous continents. Des territoires avec des impasses. Des enclaves multiples. Des zones où l’ombre et la lumière alternent et se mélangent pour recréer le monde comme ne le perçoivent et le dissèquent, pour nous, que les grands écrivains.
Il rend compte de la complexité de l’âme humaine avec une puissance d’évocation éblouissante.
Un imaginaire déroutant. La force qui porte ses pages est ce qui en fait un auteur d’exception. Et cela avec une langue somptueuse. Il n’est pas inutile de se rappeler que sa langue d’écriture n’est pas sa langue maternelle.
Nul ne s’est aventuré par chance à lui demander à lui reprocher d’écrire. Mais se serait-on autorisé à le faire qu’il aurait tout simplet envoyer bouler l’auteur d’une telle incongruité. Non, que dis-je, il l’aurait ignoré avec un souverain mépris. Becket aurait peut-être été plus courtois. Ionesco aurait cru qu’on lui parle du monstre de loch Ness. Quant à Cioran, qui ne riait jamais, il aurait peut-être bien ri, pour une fois. Et Milan Kundera ? L’élégance l’empêcherait de répondre.
Plus sérieusement, qui aurait eu l’outrecuidance de demander à ces écrivains pourquoi ils écrivent en français?
Ils écrivent, point à la ligne.
Quand finira-t-ton par comprendre que la littérature n’est pas affaire de tribu, mais affaire d’homme, de destinée humaine, c’est l’humaine condition qui lui importe, pas nécessairement la condition d’une tribu quelle qu’elle elle soit.
Revenons à Conrad. Il est toujours sur le qui vive. C’est un témoin d’ici et d’ailleurs. Ce qui se passe dans le monde lui importe. Il voyage et fait siens les pays des autres. Il se glisse dans la peau de personnages d’ici et d’ailleurs. Il n’a pas besoin qu’un homme soit de sa tribu, né en Pologne come lui, et qu’il parle sa langue maternelle. La vérité, si vérité il y a, est ailleurs. Elle est dans la capacité à dire la complexité de l’humaine condition. A mettre à nue ce qui nous empêche de vivre en bonne intelligence.
Rien n’importe à Conrad que de plonger dans l’homme, dans ses ténèbres, pour en explorer les affres, la part d’ombre, les non-dits, le poison qui dresse l’homme contre lui-même. Conrad est comme un chasseur embusqué qui traque une vérité humaine. Tous ses héros sont soumis à ce même ordre, énoncé comme un désir, de rendre compte de ce qu’ils recèlent souvent à leur insu dans le tréfonds de leur être.
Est-il besoin de dire que c’est là où la littérature trouve son sens? Elle participe ainsi à éclairer notre présence au monde. C’est cet homme qui se retire un jour de la marine et qui écrit, un peu désabusé : il ne me reste que la littérature comme moyen d’existence. Il vient de commencer la folie Almayer et il fait des commentaires sur l’écriture. Il ajoute un peu plus loin qu’il écrit pour gagner sa vie. Mais on n’est pas obligé de le prendre au mot. Gagner sa vie peut aussi signifier tenir tête à tout ce qui vous empêche de la perdre dans de vaines spéculations.

A Malacca, je me suis senti déambulant dans un livre du maître. Les touristes sont légions. Mais je ne voyais plus par moments ce que voyaient mes yeux. J’étais perdu dans des paysages imaginaires plus forts que le réel. J’étais un fantôme au milieu d’autres fantômes. Je suis resté longtemps, à un point du détroit, à voir les dizaines de bateaux qui passent par ce couloir aussi fréquenté que le canal de Suez et où des forbans et des pirates continuent de sévir. Je suis resté là dans la lumière du soir. Je me suis replié vers la vieille ville ensuite.

Dans une auberge, où naguère les marins faisaient halte j’ai cru voir la silhouette de Conrad et entendre sa voix. Le tavernier, un Malais sans âge, avait une bonne tête. Il se demandait ce que je fabriquais là. Il avait bien vu que je venais d’une lointaine terre et que je n’étais pas un client comme les autres. Il n’a pas osé me demander ce que je herchais. Mais j’ai bien compris que cette question le taraudait. Je m’étais installé dans un coin et j’avais sorti mon carnet de la poche pour noter quelques petites impressions. Il ne m’ a pas dérangé. Mais son regard disait bien que je l’intriguais. Il parlait un français qu’on ne parle plus par ici. Il a bien soupçonné que je n’étais pas français. Il savait peu de choses sur les Arabes.
Nous avons conversé. A dire vrai, je lui ai raconté toutes choses qu’il brûlait de savoir. J’aurais bien aimé, me dit-il, connaître votre pays. Mais à mon âge… Il n’a pas fini sa phrase. Je voulais l’encourager à m’en dire plus. A votre âge? Il n’a jugé bon de la finir. Je n’ai pas insisté. Nos terres, j’ai compris, lui sont exotiques.
Je me suis retiré ensuite dans ma chambre, dans un hôtel, qui avait eu son heure de gloire. Il ne paie pas de mine, mais il vaut le détour. Je l’ai déniché grâce à un guide de voyage. Il n’a pas toujours été délabré. Il porte encore, dans son dénuement, les traces d’une splendeur passée. On voit qu’il a compté et que ses murs ont abrité d’illustres visiteurs.
Le lendemain, après un bol de céréales, j’ai quitté l’hôtel, dans les premières lumières du jour. J’ai traversé la ville. A la recherche d’un bus en partance vers le sud. L’on m’a indiqué la station des bus, à la sortie de Malacca. C’est une immense gare routière d’où partent quantités de voyageurs aux quatre coins du pays. Je me suis précipité vers les stations de bus avec mon sac de voyage. Je voulais sillonner cette route qui s’achève dans une ile, à Singapour.
Ma surprise fut grande, même si je n’attendais à ne plus trouver le monde décrit dans l’œuvre de Conrad. On se croirait à Babylone. Ici, les architectes ne reculent devant rien, on leur donne tous les moyens, on ne leur demande que de se surpasser. En cherchant un peu, on tombe sur des quartiers qui font de la résistance et qui survivent. Comme ce quartier arabe – turc à dire vrai- ou cet autre qui abrite l’hôpital où Conrad fut soigné pour une méchante blessure, sur laquelle il est resté toujours très vague. Mais Singapour, c’est la Mecque des affaires et des hommes qui ont fait vœu d’entrer dans le temple de l’argent. Ici, tout respire le capital et crache sur les pauvres.
Après quatre jours dans cet empire grand comme un mouchoir de poche, je me suis rendu à Kuala Lumpur, où un autre monde m’attendait. Un monde, avec un air de déjà vu. Je n’étais pas dépaysé. Il y a là quelque chose de familier. Mais cela, contre toute attente, ne vous met pas forcément à l’aise. On est d’abord séduit de voir, dans ce pays apaisé, que chacun peut vivre sa foi. Et ses convictions comme il l’entend. Puis on voit les Arabes, du Golfe surtout, qui viennent là pour s’encanailler. Ils savent qu’on peut, dans ce pays de grande tolérance, tomber le voile et révéler un peu son visage. C’est là où le bât blesse. Car il y a dans cette indécence, quelque chose qui m’a heurté. A Kuala Lumpur, je n’ai pas spécialement eu envie de dire que je venais d’un pays arabe. J’ai suffoqué dans cette ville. J’étais comme un homme qu’on étrangle dans une ville qui a pourtant tout pour plaire.

Comment, me suis-je demandé, Conrad aurait décrit ces hommes, s’ils avaient croisé sa route? Ils sont peu discrets quand ils ne sont pas braillards. Ils portent des shorts, ils exhibent leurs mollets avec gloire tandis que leurs femmes continuent d’être voilées dans la chaleur écrasante de la ville. Qui plus est, ils font étalage de leur fortune avec un désir tapageur de montrer qu’ils ont du fric comme pour dire qu’ils n’appartiennent pas à la race des pouilleux. Ce sont là des scènes déjà vues ailleurs. Mais ici, elles sont un peu plus exagérées qu’ailleurs, il y a quelque chose de pornographique dans cet exhibitionnisme.

A Kuala Lumpur, les Arabes devraient se soumettre à un plus de retenue. Ils sont ici comme en terrain conquis. Ils croient que l’argent peut tout acheter. Ils montrent ostensiblement qu’ils ont été élus, désignés pour naître du bon côté de la barrière. Je n’ai eu aucune envie de croire que je partageais quoi que ce soit avec ces gens. Mais il y a aussi ici une réelle douceur de vivre. Il y a une atmosphère provinciale qui séduit le visiteur et ne le lâche pas. C’est cette douceur qui m’a sauté au cou quand j’ai franchi le seuil de la ville. J’étais à des années lumières de Bangkok la trépidante ou de Singapour qui ne connaît pas de répit et qui ne sont pas bien loin.

J’ai passé le plus clair de mon temps à proximité de la grande mosquée. Le lieu m’a semblé idéal pour goûter à tout ce que la ville peut offrir d’authentique au visiteur. C’est une belle et grande mosquée, blanche et humble, où je n’ai pas vu beaucoup d’Arabes venir prier. Étaient- ils trop occupés par les biens de ce monde? Il est vrai que la capitale Malaisienne offre, à celui qui le veut, des boutiques et une débauche de produits qu’on trouve difficilement ailleurs. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que, lorsqu’il sera l’heure de rendre des comptes, les pharisiens comme les imposteurs, seront démasqués, et Dieu reconnaîtra sans peine les siens.

K.M. AMMI



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