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New York, loin du bruit et de la fureur du monde

New York, loin du bruit et de la fureur du monde

19 mai, 2015

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New York répète, jour après jour, avec une foi inébranlable, qu’elle restera toujours New York, elle continue de déployer, envers et contre tout,  son énergie avec une somptueuse indécence. Peu de lieux dans le monde ont cette  confiance en soi, exaspérante, il est vrai. La grosse pomme  ne se lève le matin que pour clamer à tout va que rien, ni personne, n’aura raison de sa force, et ne se couche le soir que pour prononcer encore cette profession de foi.

Les ennemis n’ont pas manqué qui ont voulu mettre à terre cette ville-monde, ce symbole de l’homme dans sa complexe diversité. Mais ils sont là, aujourd’hui. (  Je ne pense pas forcément aux destructeurs des Twin Towers, mais à tous les autres  -Russes, Chinois…-   qui n’avaient dans la bouche, il y a peu encore, comme certain tyranausore, que le mot de Grand Satan à la bouche). Ils ont mis leurs injures au vestiaire et ne jurent que par …le Grand Satan. !  Il y a longtemps que Russes et Chinois ont remballé leurs prétentions de changer le monde et ont changé de partition pour faire, dans une remarquable volte face, et avec les plus beaux instruments du capitalisme, allégeance à ce même Satan.

Un récent voyage, dans l’empire du Milieu, m’a valu de voir l’impensable, sur une scène des plus incongrues. Qu’ai-je vu, à deux pas du mausolée du Grand Timonier ?  Une respectable boutique –tout ce qu’il y a de plus chic-  qui vend… des Harley Davidson, à l’enseigne des bikers qui sillonnent la route 66 et se retrouvent tous les ans, dans le Dakota, non loin du Mont Rushmore ! Est-il besoin de plus long discours ?

Le père Mao doit se retourner dans sa tombe, me suis-je dit, et il continuera  de se retourner, jusqu’à ce que soit rasée cette boutique de bécanes, en répétant à l’ange du sépulcre qu’ils sont devenus fous, ces Chinois !

On se répand, dans le très sérieux New York Times, comme ailleurs,  je présume, sur les travaux de chercheurs qui s’interrogent sur la vie passée sur Mars. Je me demande, à mon humble tour, ce que découvriront les chercheurs, lorsqu’il ne restera rien dans les millénaires à venir, lorsque tout aura été détruit  -mais oui, lorsque tout aura été détruit-  par l’homme, cette créature qui veut tout détruire, et qu’ils s’interrogeront, dans les millénaires à venir, sur ce qu’a été la vie à New York. Auront-ils une idée de ce que fut cette tour de Babel ?

Mille langues sont parlées ici. Continuent d’être parlées. Pour le plus grand enchantement de l’oreille. Et non pas uniquement sous les hauts plafonds  de la vénérable Public Library. Mais dans les rues. Des idiomes perdus -ou presque- perdurent. Des peuplades dont les ethnologues ignorent tout, ou à peu près, parlent sans se soucier de rien. Autrement dit, tout se passe ici avec un naturel qui désarçonne. Les Inuits, les Hottentots… Nommez un peuple, vous trouverez un juste représentant de sa nation. Un Marocain s’est adressé à moi  -tout naturellement ?-  dans la langue de… Molière puis s’est ravisé pour utiliser la darija. Cela nous a permis de réinventer, pendant quelques minutes, un petit bout de Maroc, sur la rive Ouest de l’Hudson. Sur l’East River, à Canal Street, Soho ou Greenwich, je parie qu’un Arménien, avant la fin du jour, a eu mille fois l’occasion de faire une semblable expérience.

C’est que New York n’est pas américaine. Elle aurait pu l’être. Mais elle ne l’est pas. Elle est si peu concernée par la vie qui se déroule sur le continent. C’est une enclave. Une oasis. C’est le monde qui lui importe. Mais elle ne le clame pas. Elle vit cette identité monde. Sa seule identité. Du plus profond de son âme. Elle tourne le dos à l’Amérique pour se nourrir du monde.

C‘est cela qui me fait dire que, sur  le plan humain, strictement humain, New York est un pic. Une espèce d’Everest de la modernité. C’est l’homme parvenu à se dépasser. A dépasser ses frontières. Ses exclusions. Ses identités étriquées et guerrières. Ses confessions exclusives et meurtrières.

Il faudrait, si  ce n’est chose faîte, déclarer cette ville patrimoine culturel de l’humanité.  Il y a urgence, car les pieds du colosse sont en argile, quoi que dise l’apparence, et le pire n’est jamais loin. L’on se souvient que des fous, voulant faire croire que leur vérité était une et indivisible, et qui plus est supérieure à toutes les autres, ont pris le parti de semer un peu plus de discorde, de violence et de haine. Comme si le monde en manquait ! Au nom de quoi ? Ces barbares que rien ne peut absoudre savaient qu’en frappant New York, c’est l’esprit de l’homme et non pas seulement de l’Amérique, qu’ils visaient, puisque ce sont des familles de toutes obédiences qu’ils ont détruit. Ils étaient aussi fous et barbares que le cinglé du Wisconsin, un digne héritier du Ku Klux Klan, qui vient de faire un carnage dans un temple sikh de l’Arkansas. Il ne jurait, lui, que par l’inégalable race blanche.

Il y a peu, en Afrique du Sud, je suis resté sur ma faim.  Les plaies y sont certes encore vives, mais l’on souhaiterait que les hommes, de toutes origines, ne soient pas porte-parole de leurs seules blessures, mais des hommes de bonne volonté. On souhaiterait qu’ils fassent un plus grand effort pour se tourner, sans rien renier de ce qu’ils sont, vers l’avenir, cette seule chose que nous avons en partage, d’où que nous soyons, et qui fait de nous ce que nous sommes.

J’aime New York, car j’y suis un citoyen qu’aucun particularisme ne distingue d’un autre citoyen. Mon identité n’est pas inscrite sur mon front. On ne me demande pas de me défaire de ce que je suis et je n’ai le désir de n’imposer à personne le périmètre de ce que je crois être le vrai.

J’ai fait de cette ville, New York, depuis longtemps maintenant, un port d’attache, un havre de paix, loin des bruits et de la fureur du monde, c’est un lieu paisible, contrairement aux apparences, il y a là la paix qu’on ne trouve dans aucun sanctuaire, j’y fais, dès que je peux, des retraites, comme d’autres se retirent dans le désert. Je n’ai pas le sentiment d’être en Amérique, mais dans un lieu, sur terre, où l’humanité, s’efforce, avec une belle obstination, de se réconcilier avec elle-même en ne faisant l’impasse sur aucune de ses différences.  J’aime voir cet effort, louable, comme ce qui, par-delà toutes nos différences, donne sens à notre humaine condition.

   K.M. Ammi ( Ecrivain)


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