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Syrie : la nouvelle alliance anti-Daesh

Syrie : la nouvelle alliance anti-Daesh

3 septembre, 2015

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Les Russes apportent un soutien militaire d’importance au régime de Damas, déjà appuyé par l’Iran. Le tout avec la bénédiction de Washington. Et à Paris ?

On n’y croyait plus ! Les exécutions aussi spectaculaires qu’impunies, le saccage laissé sans réponse de trésors culturels de l’humanité, le grignotage méthodique et ultraviolent d’immenses territoires, les émules sanguinaires aux quatre coins du monde ont fini par inquiéter. « On » semble avoir pris la pleine mesure de la menace constituée par l’État islamique et décidé de lui porter un coup important.
La lutte est en effet sur le point de prendre un tour décisif avec la décision de Moscou d’apporter un soutien militaire important à Damas (déjà appuyé militairement au sol par Téhéran) pour empêcher Daesh de submerger le régime exsangue de Bachar el-Assad. Enfin une once de lucidité et de détermination pour rebattre les cartes de nos apprentis sorciers occidentaux, et notamment français, au Moyen-Orient. Car, encore une fois, Paris n’a très probablement rien vu venir et/ou s’est enferré avec jubilation dans son soutien au plus mauvais cheval, celui de la « Coalition nationale syrienne », très modérément « modérée » et à vendre au plus offrant. Nous qui nous alarmons sans cesse du retour de la politique de puissance de « l’ogre russe » venons, à force d’aveuglement dogmatique, de lui offrir un point d’ancrage régional et d’influence globale considérable…

Des pilotes russes à la rescousse

Une délégation militaire russe serait déjà arrivée en Syrie, installant son camp sur une base aérienne contrôlée par le régime dans la région de Damas et devant servir d’avant-poste aux opérations russes. Dans son sillage, des milliers d’hommes, conseillers, instructeurs, responsables logistiques, personnel technique, responsables de la défense aérienne et pilotes des forces aériennes russes (hélicoptères d’attaque et chasse) seraient en phase de déploiement pour combattre enfin efficacement l’État islamique (et les rebelles) sur le territoire syrien. Russes comme Iraniens ont certes du mal à entraîner et équiper une armée syrienne, laissée en lambeaux par la guerre civile et dont la remontée en puissance opérationnelle pourrait prendre du temps. Mais Moscou fournit déjà chaque semaine, via le port de Tartous, armes (missiles, pièces détachées et différents types de munitions) aux forces syriennes, négocie avec Damas pour la livraison d’avions Mig-29 et Yak-130. Et l’arrivée de pilotes russes dans le ciel syrien ne sera pas sans effet.
Ce mouvement stratégique est aussi le fruit de consultations multiples entre la Russie et l’Iran. Téhéran a dépêché récemment à Moscou le général iranien Quasem Soleimani, chef d’Al-Qods, la force spéciale des Gardiens de la révolution, afin de parler de la menace que l’EI représente pour le régime d’Assad. Empêcher Daesh de faire de Damas très affaiblie sa capitale, d’atteindre les républiques de l’ancienne URSS et de remettre en cause la mainmise de Moscou sur Tartous justifie de tout mettre en œuvre pour maintenir Assad au pouvoir et faire du pays une zone tampon précieuse.
Le jeu de Washington

Les Russes ne sont toutefois pas les seuls à coordonner avec les Iraniens leur politique au Moyen-Orient. Washington aussi a consulté des représentants de la République islamique pour agir contre l’EI en Irak. L’accord sur le nucléaire iranien du 14 juillet dernier a permis de faire converger les vues sur la place centrale de l’Iran dans la coalition contre l’organisation djihadiste en Irak, la coopération irano-américaine se concentrant sur la province d’Anbar (où les Irakiens n’ont pas su repousser l’EI) et sur Mossoul, toujours occupée.
On peut logiquement déduire du silence américain sur ce mouvement militaire russe qu’il traduit un quitus implicite à cette implication inquiétante mais bienvenue. L’Amérique, on le sait, ne veut pas s’engager massivement au sol. À ce jour, d’ailleurs, nulle dénonciation publique à Washington de la manœuvre russe et une opportune cessation des appels des États-Unis à la dissolution du régime d’Assad… Tandis que Paris, au plus haut niveau, appelle à la « neutralisation » (sic) du président syrien.
On ne peut toutefois exclure un calcul plus machiavélique de Washington en arrière-fond de cette bienveillance quasi affichée. En effet, Téhéran et Moscou, chaque jour plus affaiblis économiquement par les sanctions (et pour Téhéran par son implication militaire au Yémen et en Irak), ne peuvent que s’enferrer économiquement dans un soutien militaire de longue haleine à Damas, difficile à financer et à légitimer sur le plan intérieur. Cela pourrait favoriser les positions commerciales américaines en faisant pression pour une ouverture maximale du marché iranien, mais aussi les manœuvres politiques de Washington, en relançant la contestation populaire interne dans ces deux pays jusqu’à la déstabilisation de leurs régimes, que les États-Unis appellent toujours de leurs vœux. À tort ou à raison…
Une alliance à fronts renversés

Même la Turquie, qui avait jusqu’alors évité toute action renforçant Assad, a dû digérer le silence américain et se faire pardonner son soutien initial aux mouvements de combattants et d’armements du jeune État islamique. Ankara mène désormais des raids aériens contre Daesh en Syrie pour rentrer dans le rang otanien. Mieux encore, au cours d’un récent voyage au Qatar, Erdogan serait parvenu à un accord avec les Qataris et les Saoudiens (!) concernant un programme d’armement des rebelles d’al-Nosra soutenus par les Frères musulmans – pourtant ennemis jurés du régime du Caire et du royaume wahhabite – qui luttent contre Daesh (pour des raisons différentes, toutefois). Nous ne sommes plus très loin d’une alliance de circonstance et à fronts renversés entre, d’une part, ces mouvements sunnites rebelles appuyés par les monarchies du Golfe et, de l’autre, le Hezbollah et autres milices chiites ! Tout cela au profit immédiat du « boucher Assad » mais surtout de la sécurité globale des grands acteurs traditionnels.
À défaut d’avoir permis un rapprochement historique entre l’Iran et l’Arabie saoudite, encouragé par Moscou mais contraire aux intérêts pétroliers américains, ces rapprochements de terrain témoignent en tout cas d’une prise de conscience de l’ampleur de la menace que fait peser Daesh sur la stabilité du monde. Il ne semble pas que cette lucidité salutaire ait encore atteint les rives de la Seine…

 Caroline Glactéros


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